2009年01月06日

LA LETTRE (film portugais de Manoel de Oliveira - 105 minutes - 1999)

L'œuvre de Manoel de Oliveira est très diverse car elle s'étend sur soixante-dix ans et débute au temps du muet, traversant des périodes politiques et des conditions de production radicalement différentes. Qu'y a-t-il de commun, par exemple, entre un film comme Aniki Bóbó, en 1942, où certains ont cru voir la première manifestation du néoréalisme et d'autres comme Le Soulier de satin (1985) qui, exaltant la splendeur de textes éminemment poétiques et littéraires, se cloîtrent dans un cinéma de studio ?
Malgré cela, on découvre aisément dans chaque réalisation du cinéma d'Oliveira le même thème fondamental, celui du mystère. Tous ses films tournent autour d'une inconnue, d'un grand point d'interrogation, d'un mystère qui ramène le spectateur au mystère de la création, mystère de la vie tout simplement. Mystère de l'homme et de son passage sur terre, de l'homme aux prises avec ses passions et ses folies, son égoïsme et sa vanité. Inlassablement, Oliveira revient sur la lutte sans fin que se livrent les sexes, sur l'angoisse de la vie à laquelle seule la résurrection saurait donner un sens. Il est également question du mystère de Dieu.
Un des aspects les plus frappants de ce cinéma est sans aucun doute la fascination exercée par la littérature. Toutes les fictions de Manoel de Oliveira (à l'exception de Voyage au début du monde - 1997) ont à leur source une œuvre écrite ou font une place importante à la référence littéraire. C'est que le verbe est, plus que tout autre, le véhicule de la pensée. Adapter le texte d'un auteur est, pour Oliveira, exprimer bien sûr le trouble qu'il a exercé sur lui mais aussi creuser la vérité qu'il contient et rendre sensible la richesse qui lui est inhérente. Ce n'est pas raconter une histoire qui intéresse le cinéaste mais la comprendre et en atteindre l'essence.

Avec La Lettre, Manoel de Oliveira plonge La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette dans l'époque contemporaine en mettant en scène une des quatre adaptations de cette œuvre écrite en 1678 et considérée comme le premier roman moderne de la littérature française. Une jeune fille d'une rare beauté et de noble famille épouse un homme qu'elle n'aime pas, tombe amoureuse d'un autre, mais se refuse à lui, même après la mort de son mari, et finit seule, après avoir mené une vie de dévotion. Cette histoire, tout le monde la connaît ou en a entendu parler.
La Lettre est une sorte de film-éprouvette, la mise en présence d'un roman fondateur et d'une époque qui l'a oublié à force de penser le connaître. Il ne s'agit pas d'abolir la distance, mais de la creuser, puis de faire le film du fond du gouffre, les yeux alternativement rivés sur les deux bords, afin de les attirer à soi plutôt que de construire le pont suspendu qui les réunirait. Le fil n'est pas invisible et il n'y a pas d'équilibriste. La Lettre n'est pas une adaptation, plutôt un face-à-face explosif doté d'une mèche à combustion lente.
Manoel de Oliveira a reçu lors du Festival de Cannes 2008, à l’âge de 100 ans, sa première Palme d'or, une Palme d'or pour l'ensemble de son œuvre. Son désir de réaliser des films est intact : fin novembre 2008, il a commencé le tournage de Singularités d'une jeune fille blonde, adapté d'un conte de Eça de Queiroz, auteur réaliste portugais du XIXème siècle. Comme il l’a déclaré un jour : « Cesser de travailler, c'est mourir. Si on m'enlève le cinéma, je meurs ».

Pierre Silvestri


posted by Pierre at 21:28| 奈良 ☀| Comment(0) | TrackBack(0) | Cinéma européen | このブログの読者になる | 更新情報をチェックする
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